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Deux siècles de création artistique autour du mythe du Major Davel

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ENTRETIEN AVEC L’AUTEUR ET HISTORIEN ANTONIN SCHERRER (LC PAYS-D’ENHAUT) En 1723, le Major Davel mourait sous la hache du bourreau dans la plaine de Vidy, à Lausanne. Considéré comme le héros précurseur de l’Indépendance vaudoise de 1798, il s’était élevé avec sa troupe contre le pouvoir hégémonique de l’occupant bernois. Depuis le 19e siècle, Davel n’a cessé d’inspirer peintres, écrivains et musiciens. «Des brumes de l’oubli aux feux de l’opéra», un remarquable ouvrage historique richement illustré, vient de sortir de presse sous la plume alerte de l’historien et critique musical Antonin Scherrer (past-président du LC Pays-d’Enhaut). Interview.

Régine Pasche: A quel point Jean Daniel Abraham Davel, fils de pasteur né en 1670 à Morrens, est-il devenu un symbole de l’identité vaudoise?

Antonin Scherrer: le Major Davel est devenu ce qu’il a en fait toujours été: un symbole de résistance à l’oppression (bernoise en l’occurrence) … mais une résistance à la vaudoise, c’est-à-dire toute en rondeur, sans effusion gratuite de sang. Je pense que c’est ce côté rassurant du héros à mille lieues des tribuns exaltés de la Révolution française, qui plaît toujours et encore aux Vaudois et les fait s’y reconnaître, malgré le fossé des siècles.

Comment peut-on devenir traître à la patrie, puis martyr, pour enfin devenir un mythe?

Par les mystères de l’Histoire! Qui n’aime rien tant que de tourner (pour le coup violemment) une page, pour la rouvrir 50 ou 100 années plus tard, en l’éclairant d’un jour nouveau, motivé en l’occurrence par l’avènement d’une réalité – celle des premières décennies du 19e siècle – dans laquelle celui qui a trahi ses maîtres bernois en 1723 devient soudain un symbole, celui de martyr de la liberté, ferment de cohésion idéal – car docile puisqu’il est mort sans descendance il y a plus d’un siècle! – pour un canton et, plus largement, un pays qui entrent dans une nouvelle ère de souveraineté. Et à force d’enfoncer le clou – d’auréoler sa mémoire non seulement de livres, mais également de tableaux, de statues, de pièces de théâtre … en attendant les pintes, les rues et autres places de villages –, le martyr devient tout naturellement un mythe!

Comment l’image du Major Davel a-t-elle évolué après la Révolution vaudoise?

Si Davel n’a pas fait partie des icônes de 1798, ni de 1803, il a pris sa «revanche» lors de l’avènement de la Suisse moderne, dans le sillage de la parution de la première biographie digne de ce nom réali-sée en 1842 par Juste Olivier, fondée sur les documents bernois enfin sortis du silence de plomb dans lequel les avait plongés LL. EE. de Berne. Depuis là et pendant près d’un siècle, sa «légende» ne va cesser de croître, débouchant sur de réels chefs-d’oeuvre – comme le tableau de Gleyre, la pièce du tandem Doret-Morax (présentée en 1923 au Théâtre du Jorat) ou le discours de Charles Ferdinand Ramuz (prononcé la même année à Cully) – mais également sur des publications et autres manifestations pour le moins farfelues … dans le meilleur des cas!

Tu as consacré une vingtaine d’ouvrages aux musiciens et institutions musicales de Suisse romande, qu’est-ce qui t’a séduit dans la réalisation de ce livre sur le Major Davel?

Comme la plupart des ouvrages réalisés jusqu’ici, il s’agit d’une commande – je pourrais presque dire d’une rencontre. Celle en l’occurrence de l’Opéra de Lausanne et de son directeur Eric Vigié, qui depuis son accession à la tête de l’institution, qu’il sert avec une réelle conscience des spécificités de son identité «régionale», n’a eu de cesse de répéter qu’il souhaitait honorer ce pays qui l’a si bien accueilli d’une création marquante. La figure du Major Davel s’est imposée d’elle-même, et le voici qui passe commande à deux auteurs du cru – le compositeur Christian Favre et le dramaturge René Zahnd – et me demande dans la foulée de documenter cette grande aventure, des premières discussions jusqu’à son aboutissement. L’opéra aurait dû être créé en mai 2020, à l’occasion des célébrations du 350e anniversaire de la naissance du héros: la pandémie en a décidé autrement et repoussé la présentation de l’oeuvre début 2023, une année marquée elle aussi par un anniversaire, celui du 300e anniversaire de la … décollation de Davel. Le livre n’en a pas moins été réalisé, embrassant assez «logiquement» l’angle de la réappropriation artistique de l’épopée à travers les trois siècles qui nous en séparent. Et l’Opéra de Lausanne, sans doute pour montrer qu’il continuait à vibrer malgré le «silence» qui s’est emparé du monde culturel durant cette année si particulière, a décidé que l’ouvrage sortirait malgré tout en 2020 … juste à l’heure pour les cadeaux de Noël! Comme à chaque fois pour moi, cela s’est traduit par une belle aventure de plusieurs années de recherches et de rencontres – de retour également à mes premières amours d’étudiant en histoire de l’Université de Lausanne.

Peux-tu nous en dire plus sur le projet de l’Opéra de Lausanne?

S’il souhaitait rendre hommage au Pays de Vaud qui l’a si bien accueilli, le directeur (français) Eric Vigié n’en a pas moins fixé pour objectif aux deux auteurs de servir à son public un véritable opéra, avec de grands airs, de grandes voix, de la musique qui touche, qui emporte, une vraie dimension dramatique et pas une oeuvre qui épouserait trop fidèlement une forme de cette imagerie régionale – pour ne pas dire «champêtre» – qui colle à cette histoire vaudoise.

Un «Davel» qui puisse également parler aux gens d’ailleurs et – qui sait? – s’exporter, et témoigner ainsi d’une des pages les plus lumineuses de l’histoire de ce pays.

Quels sont tes projets éditoriaux?

Outre mes «traditionnelles» commandes dans le domaine de l’histoire musicale régionale, je sors actuellement une encyclopédie en ligne consacrée à mille ans d’histoire de la musique.

Baptisée «Découvrir la musique», elle est téléchargeable sur la plateforme Tomplay. Je travaille également au «grand roman d’une vie», à savoir ma première (et peut-être dernière?) fiction-réalité, dont l’ambition est de retracer 500 ans d’histoire suisse à travers la trajectoire d’une famille d’imprimeurs, dont les membres seraient les seuls personnages à n’avoir réellement existé … Une façon de montrer au monde (francophone dans un premier temps) que ce petit coin de pays a vu se dérouler passablement de choses passionnantes!

Tu es entré au LC Pays-d’Enhaut en 2012, club mixte que tu as présidé en 2019/20. Pourquoi as-tu dit oui?

Pour servir – servir d’abord une région, sa population, ses institutions, aux côtés de personnes que j’estimais mais que j’ai aussi eu plaisir à mieux connaître – puis une cause plus large … peut-être pas aussi large que ne l’est le Lions Clubs International, mais à l’échelle d’un district, en multipliant les rencontres avec d’autres clubs, et surtout d’autres Lions, et à travers eux d’autres réalités, d’autres regards sur le monde et la vie.

Propos recueillis par Régine Pasche

› Le magnifique ouvrage de 256 pages d’Antonin Scherrer: «Davel, des brumes de l’oubli aux feux de l’opéra» est sorti aux Editions Favre à Lausanne. Il est accessible en librairie ou peut être commandé au prix de CHF 44.– sur le site de l’éditeur: www.editionsfavre.com.